Cet article a été élaboré par Flavia Ceccarelli et Jeanne Martin.
Nous sommes lundi et nos volontaires sont déjà devant la porte du Kindergarten, attendant les femmes venant du camp de réfugiés de Nea Kavala. Dès que le bus arrive et qu’ils commencent à les rejoindre, l’ambiance s’échauffe. Ils se saluent en s’embrassant et en souriant avec enthousiasme.
A OCC Grèce, le lundi est un jour particulier : nous n'avons pas de cours et l'après-midi est entièrement dédié au Women’s Space, une activité organisée par les volontaires OCC (femmes) pour les femmes de la communauté réfugiée. Durant ces après-midi, nous sommes enfermés au Kindergarten, et les rideaux sont fermés, donc personne ne peut nous voir de l'extérieur. C'est ainsi que nous créons une atmosphère très intime et privée. En effet, l’idée est de disposer d’un espace sûr où ils peuvent se défouler, partager leurs pensées et leurs sentiments tout en construisant des relations de confiance en dehors du camp et de leurs obligations familiales. C'est pourquoi, pendant que les femmes sont au Women’s Space, nous proposons de s'occuper de leurs enfants en dehors du Kindergarten. Ici, on s'écoute et on se comprend, et tout est accepté et sans jugement. Il n’y a pas de règles sociales ou identitaires à respecter, et chacun peut se sentir libre d’être à la fois unique et membre du collectif.



Nous passons du temps ensemble à travers une large gamme d'activités en fonction de ce que ces femmes souhaitent faire. La plupart du temps, nous dansons sur de la musique arabe et farsi. Ils enlèvent généralement leurs vêtements plus volumineux pour pouvoir bouger plus facilement. C'est étonnant de les voir danser librement, se laissant aller au son de la musique. Les plus confiants montrent aux plus timides de nouveaux mouvements, et chacun peut apprendre les danses typiques de chaque pays. C’est aussi un bon moment pour renforcer les liens entre des femmes issues d’horizons très différents. Certains d'entre eux préfèrent rester assis en tapant dans leurs mains pour garder le rythme. Ils regardent les danseurs avec beaucoup de bienveillance et d'attention et, de temps en temps, certains d'entre eux se joignent à ceux qui dansent en suivant leurs mouvements.
Pourquoi cet espace est-il réservé uniquement aux femmes ? Un contexte historique
Les espaces non mixtes sont définis par la sociologue Irene Kaufer comme : « des espaces momentanés et ponctuels réservés à des personnes partageant une expérience particulière, notamment liée à une discrimination systémique, excluant ainsi temporairement les personnes considérées comme oppressives ». Ainsi, les espaces de non-mixité peuvent constituer un espace de libération du contrôle social et contribuer à la construction de solidarités et de liens sociaux favorisant l'autonomisation des individus.
Depuis les années 70, les espaces de non-mixité ont fleuri pour réserver ponctuellement un espace à des groupes sociaux perçus comme socialement opprimés. En effet, certains chercheurs comme Christine Delphy (1977) ont montré que dans les groupes mixtes l'oppression tend à se reproduire. La présence d’hommes peut également décourager les femmes de s’exprimer sur certains sujets comme les violences sexuelles ou le harcèlement. Les chercheurs ont en effet montré que les personnes victimes d'inégalités ont tendance à s'exprimer davantage lorsqu'elles se trouvent dans un lieu sûr, dans le confort de l'entre-soi. Les groupes non mixtes ont été mis en place pour la première fois par les mouvements de femmes en Espagne pendant la guerre civile. Ils menaient des campagnes d'alphabétisation et des formations politiques et médicales. Elle s’est ensuite répandue aux USA dans les années 60. La non-mixité était considérée comme un premier pas vers la libération collective de la parole, permettant à des sujets considérés comme « moins importants » d’acquérir plus de visibilité.
En d’autres termes, ces espaces sont utiles (1) pour éviter la reproduction de la domination, (2) pour favoriser l’auto-émancipation, l’autonomisation des groupes socialement opprimés et (3) pour créer des liens et des relations de confiance entre une communauté.
Au Women’s Space, on a aussi l'impression d'être dans un salon de beauté ! En effet, nous avons l'habitude de nous maquiller et de nous vernir les ongles. Nous cousons et réalisons également des tatouages au henné. C'est agréable de voir que chacun a quelque chose à montrer et à enseigner à quelqu'un d'autre. Dernièrement, nous avons également pratiqué la photographie et joué de la musique. Toutes les activités visent à prendre soin du bien-être mental et physique des femmes, étant donné qu'elles vivent dans un environnement difficile et anxieux.
A 19h30, le bus arrive pour les récupérer et retourner au camp. A chaque fois, nous devons nous précipiter car nous sommes toujours plongés dans nos activités et ne réalisons pas que le temps est déjà écoulé. Alors on se prépare, beaucoup d'entre elles remettent leur hijab et les salutations chaleureuses reprennent. Nous retournons chacun à notre propre vie mais sommes reconnaissants d'avoir eu deux heures d'évasion loin de nos responsabilités et de nos soucis.
Chaque lundi est unique mais ce qui ne change jamais, c'est le sentiment d'être immergé dans une atmosphère de fraternité et de profonde confiance.
